samedi 29 mars 2014

Trou détectives (2014)

Attention ! Cet article est entièrement dépourvu de spoil !
Par contre il est plein de trous. L'enquête et les personnages aussi.



Le poison télévisuel coule dans nos veines psychiques.
Un jus noir, épais, saturé de sanie et d'humeurs corrompues, grouillant de microbes plus infectieux les uns que les autres, et dont certains votent même FN (Tea Party en v.o.).
C'est vous dire si l'on se sent chez soi dans la série True Detective, qui met en scène deux inspecteurs de la brigade criminelle de Louisiane, l'un apparemment droit dans ses bottes et aussi bon chrétien que les ploucs du coin (Woody Harrelson), le second présenté d'entrée de jeu comme lunatique, voire borderline (Mathew McConaughey, que je vous défie de prononcer correctement.)
Ils sont sur la piste d'un tueur ritualisant aux ambitions artistiques assez clairement satanistes.
On se laisse embarquer dans une enquête classique, promettant son quota d'effroi bourgeois.
Mais assez rapidement, la trame du récit est contaminée par la relation étrange qu'entretiennent les deux inspecteurs, qui se livrent à d'interminables trajets en bagnole entre les points A (scènes de meurtre) et les points B (bureau, domiciles des témoins dans le bayou), et en profitent pour échanger un peu.
Quand Woody Harrelson sonde Mathew McCochonnou sur ses valeurs intimes, on a droit à un monologue halluciné qui révèle les gouffres amers hébergés par le taciturne inspecteur, comme s'il avait lu  tout Florence Ghibellini et tout Emil Cioran avant de mixer les deux pour se forger une cosmologie très personnelle.

Extrait :
" Je crois que la conscience humaine est une tragique erreur de l’évolution. Nous sommes devenus trop conscients de nous-mêmes. La Nature a créé une chose séparée d’elle. Nous sommes des créatures qui ne devraient pas exister naturellement. Nous sommes piégés dans l’illusion d’avoir notre propre personnalité. Cet accroissement des sens, de l’expérience et des sentiments nous convainc que chacun d’entre nous est quelqu’un. Alors qu’en fait, tout le monde n’est personne.
Je pense que la chose honorable à faire pour les espèces est de nier la façon dont on est programmé, de cesser de se reproduire, et de marcher main dans la main vers l’extinction, une dernière fois frères et soeurs, en choisissant de renoncer à un marché de dupes.
- Mais alors, quel intérêt de se lever le matin ?
- Je me dis que je suis là pour en être témoin, mais à l’évidence c’est la façon dont je suis programmé, et mon absence d’inclination pour le suicide.
- Bon sang, quelle chance d’avoir demandé à te connaitre aujourd’hui. En trois mois, tu ne m’as rien dit de toi et…
- C’est toi qui as demandé…
- C’est vrai, et maintenant, je te supplie de la fermer."

Des allers-retours incessants entre passé et présent (l'enquête date de 1995, tandis qu'en 2012 les deux flics sont interrogés séparément par la Police des Polices dans le cadre d'une nouvelle affaire criminelle qui ressemble fort à la première) sèment le doute : que s'est-il passé pour qu'en l'espace-temps de 17 ans, Harrelson se soit juste un peu aigri et beaucoup dégarni, alors que MacCochonnou semble avoir traversé plusieurs enfers, si l'on en croit sa tête de prédicateur du Néant pour Tous, et se lance pendant son interrogatoire dans de longues envolées mystico-nihilistes ( Conception cyclique du Temps, Impossibilité Ontologique de se soustraire à la Répétition, Inanité des Espoirs Humains) ?
Il est aussi dépité et obsédé par l'affaire non résolue que l'enquêteur du film Zodiac; d'ailleurs la série baigne dans une lumière glauque et crépusculaire digne de David Fincher.
Mais toutes les réponses attendues sont éludées.
Pour une étude vraiment sérieuse de la malignité du Mal, on se réfèrera à un ouvrage de référence comme Moi, Lucifer.
Néanmoins, si vous appréciez la pornographie du désespoir, bien qu'elle se révèle finalement un peu soft, vous en aurez pour votre argent.
Le poison télévisuel coule dans nos veines psychiques.

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