vendredi 8 décembre 2017

Le dernier San Pellegrino (1)


...mais la musique est bonne, bordel.
Si Serge Prisset ne suçait pas que de la crème fouettée, on peut dire à sa décharge qu'il lui arrivait d'abuser de ses prérogatives parentales.
Il rouait alors son fils de coups, en hurlant "Luc, je suis ton père, descends donc m'acheter de la bière, je meurs de soif". 
Mais une fois rassasié d'alcool, qu'il avait mauvais, il retrouvait l'art de trousser une mélodie, et de greffer dessus les mots bleus qui font mouche, et qui étaient comme du baume du Tigre appliqué délicatement sur les maux bleus du petit, cerclés de mouches tout aussi bleues, mots bleus qui une fois lâchés dans le public pouvaient tout aussi bien lui ouvrir les portes du hit-parade, lui baisser sa culotte et lui faire plier les genoux avant d'y cracher sa purée variété-pop aux grumeaux onctueux et mélodiques.
C'était le bon temps où les chanteurs, y faisaient pas semblant de tout donner, sur scène comme au percepteur.
Y'avait pas d'auto-tune.
Serge appliquait spontanément les préceptes retrouvés dans une interview de Tom Waits mystérieusement disparue du web, ou alors j'ai pas mis les bons mots-clés, où celui-ci disait qu'une fois qu'il avait trouvé une chanson qu'il estimait valable, il lui cassait la gueule, lui brisait les reins, il la noyait dans la baignoire et lui faisait frire les roubignolles à la gégène, pour voir si elle en avait dans le bide, et que si la chanson survivait à ces mauvais traitements, il l'enregistrait telle quelle, toute tuméfiée et sanguinolente, et après ils buvaient un bon coup et se réconciliaient, lui à poil en train de manger du saucisson devant son ordi, elle toute frissonnante dans son tricot de peau de nouveau-né, et un peu intimidée quand même par cette promiscuité plus subie que choisie avec le Grand Tom.
Et le public, après avoir un peu renâclé comme une chochotte, parce que le grand Tom le sortait sans prendre de pincettes à épiler de leur zone de confort, suivait comme des marcassins de Panurge qui font meuh au refrain.
Bref.
Où es-tu maintenant, Serge ?
Je t'ai cherché chez Moon, chez Glücksman, chez Darty, chez les Témoins de Gévéor, chez Apple-Guéri... (j'ai en effet de sacrés problèmes de synchro sous FCP X 10.3.4 qui est parti en sucette depuis la mise à jour 10.13.1 de MacOS High Sierra), chez mon copain Bismarck qui traduisait Pétrarque en turc à Dunkerque pour le compte de Christopher Nolan, mais nulle part ne trouve-je trace de ton passage terrestre, à part sur le site bide et musique.

As-tu rejoint clandestinement le paradis des enculés alcooliques qui oublient qu’il y a un stop sur la RN 82 à la sortie de Jarretière sur Mesu ?

moi je ne mets plus de vin dans mon eau
mais je fais chier personne avec.
Je n'ai toujours pas trouvé non plus le temps d'écouter aucun de tes foutus disques à la con, mais j'ai bien flashé sur les pochettes, et crois-moi, ça suffit à mon bonheur.
Tu sais, des fois on se fait du mal bien inutilement (1) en réécoutant de vieux disques qu'on a aimés, et qui nous déçoivent, après une aussi longue absence, parce qu'on porte encore en soi des attentes émotionnelles sans doute illégitimes, parce qu'on a changé, qu'on a grandi, et que rien n'est plus irrémédiable que la maturité.
On avait pourtant ressorti le vieux rituel hypnotique, on avait tamisé la lumière, enfilé sa nuisette comme pour un rendez-vous intime avec soi-même, posé l'aiguille sur le microsillon, mais dès les premiers flonflons, on sent un grand froid, et qu'on s'était tout à fait trompé, les endorphines restent aux abonnés absents, la fête est finie avant d'avoir commencé.

Quelque part, cette émotion s'était coagulée et semblait nous revenir intacte.
D'un autre côté, c'est une charogne pourrie, comme le note Stephen Jourdain, et sa puanteur nous suffoque.
"Car abuser d' la nostalgie / C'est comme l'opium... ça intoxique." chantait Ferré, qu'on préfère lui aussi lire qu'écouter.
On en sortirait presque brouillé avec soi-même, avant de s'enfiler le grand verre de porto qu'on s'était versé à titre préventif, et qu'on est obligé d'engloutir cul sec parce qu'on a pénétré soudain sur le territoire de l'urgence du soin.

Alors que là, à regretter tes disques à priori navrants que je n'ai jamais entendus, je pense être peinard. A moins de décréter le kitsch comme l'ultime refuge du Beau et du Vrai, et de danser avec les poules comme Kundera et Lipovetski, je suis peinard, la déception, elle ne passera pas par moi.

Si je pouvais en dire autant du dernier San Pellegrino...
Diantre.
Ne serait-il pas regazéifié avec son propre gaz, celui-ci ?

le dernier S. Pellegrino
ressemble beaucoup au précédent.
Je n'en veux pour preuve que cette marque d'eau gazeuze qui lui ressemble comme à une goutte de Canada Dry, qu'il a sorti sous un faux nom d'emprunt usurpé, en trafiquant un minimum de lettres parce que c'était trop cher de tout changer à la Chambre de Commerce.
"S.Pellegrino", faut vraiment nous prendre pour des quiches pour croire qu'on va chuter dans le subterfuge et renoncer à la rupture d'anonymat.
J'habite à la campagne, et je ne reçois donc pas fessebouc, sinon j'irais lui péter la honte sur son wall.

Donc, le dernier San Pellegrino ... qui s'appelle sobrement "San Pellegrino"  comme les 8 précédents opus de San Pellegrino (2), je l'écoute par acquit de conscience.
Comme celui d'avant.
Et celui d'avant.
Et puis je suis un peu naïf, je lui accorde un minimum de confiance.
Il aura peut-être retrouvé l'inspiration, cette fois-ci.
Ouais, et peut-être que Macron va résorber le chômage.



(1) message de notre sponsor officieux, le dalaï-lama :
"Il est des souffrances inévitables, et d’autres que nous nous créons. Trop souvent, nous perpétuons notre douleur, nous l’alimentons mentalement en rouvrant inlassablement nos blessures, ce qui ne fait qu’accentuer notre sentiment d’injustice. Nous revenons sur nos souvenirs douloureux avec le désir inconscient que cela sera de nature à modifier la situation - en vain. Ressasser nos maux peut servir un objectif limité, en pimentant l’existence d’une note dramatique ou exaltée, en nous attirant l’attention et la sympathie d’autrui. Maigre compensation, en regard du malheur que nous continuons d’endurer."

(2) Stéphane Sansévérino, alias Sanseverino, a.k.a San Pellegrino... ce jeu de chaises musicales entre les pochettes d'album et les étiquettes de bouteilles d'eau gazeuse, vous trouvez pas que ça sent la schizoïdie rampante et le trouble identitaire, ou bien ?

(à suivre)
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Je choisis de découper cet article en deux parties, parce que c'est aussi fatigant à lire qu'à écrire, et aussi parce que j'ai besoin d'effectuer une nouvelle levée de fonds de ma start-up pour refinancer l'écriture de la seconde partie, j'ai épuisé mon crédit à la Banque du Sens en écrivant l'article sur Johnny, celui d'avant. et celui d'encore avant. et comme Serge, je suis un peu dans le Rouge.

jeudi 7 décembre 2017

Ah que coucouic !

Johnny, c'était un monument.
Ca ne veut pas dire qu'il était habité. 
Surtout vers la fin.
La plupart du temps, la décentralisation rampante fait que l'Office National des Feux de Forêt en Vrai Bois d'Arbre délègue la maintenance des immeubles les plus vétustes de son patrimoine immobilier et autres chefs d'oeuvre en péril à des sociétés de gardiennage, peu regardantes sur la qualité de la vie socio-culturelle que des intérimaires en voie d'uberisation insufflent aux heures de visite de l'édifice public en y tenant une permanence, sauf les week-ends, les veilles de week-ends, et parfois même les jours qui précèdent les veilles de week-ends.
Ainsi Johnny avait-il été relégué à vivoter frileusement à l'Ombre du Monument Erigé à Lui-même. 
Un peu comme Warsen et sa e-tombe : je fais acte de présence aux heures d'ouverture du cimetière, je ratisse les allées, je donne de petits coups de binette dans les plate-bandes, je redresse quelques stèles branlantes, je lâche une petite giclée de Round-Up à la one again quand personne me regarde, mais au fond, je pourrais aussi bien mettre un polochon dans le lit, personne ne verrait la différence, comme me le disait une amie pas plus tard qu’il y a 10 ans sur un blog tellement hyper-secret que j’en ai oublié l’adresseet j'en viens même à douter de son existence, qui s’est si souvent confondue avec la mienne.
Johnny était devenu le gardien chenu et décati du monument à la gloire de lui-même.
Programme minimum sur toutes les chaines d’info people et drapeaux en berne, après une vie marquée du seau de la débauche, qu’il faut bien rincer entre les orgies sinon ça cocotte un peu et les invités froncent le nez sans oser aborder le sujet de front, mais quand même ça démarre pas sous les meilleures auspices.
Idole des jeunes qui le sont restés trop longtemps, dans un jeu malicieux de renvoi d'ascenseur pour l'échafaud à Jean d'Ormesson (dont j'ai dit tout ce que je m'autorisais à en penser ici, sans jamais avoir lu un traitre mot de sa prose, je ne voudrais pas tomber sous le charme de ce vieux séducteur invétéré désormais vieux séducteur mort invétéré), d'Ormesson devenu depuis trop longtemps l'idole des vieux qui le sont restés trop longtemps, qui nous cassent les burnes à hanter les plateau télé tellement ils ne meurent pas après avoir fumé la chandelle par les deux trous, ils s'endorment un jour et dorment trop longtemps, et l'horloge au salon qui dit oui qui dit non, et puis qui nous attend.
Les voici réunis dans la mort, affection extrêmement démocratique mais en voie d'uberisation, Johnny et d'Ormesson, le premier abandonné par son père âgé de huit mois, le saltimbanque braillard qui se fera chantre mou du rêve américain bien avant qu'il vire aux cauchemars trumpiens sur l'abrogation de l'Obamacare, Johnny légitime héritier d'une de ces familles plus que modestes qui n'ont acquis leur légitimité qu'à force d'abnégation et de renoncements à la précarité rampante, sur fond d'airb'n'béisation de leurs conditions de vie d'enfants de la balle, et d'Ormesson, représentant lubrique et facétieux d'une aristocratie aux abois, suppot congénital de la presse de la grande bourgeoisie qui a toujours soutenu les guerres coloniales et François Fillon, comme le pointera hardiment Jean Ferrat dans l'Huma-dimanche... d'Ormesson et Johnny, ennemis de classe héréditaires mais secrètement copains comme cochons dans l'intimité, celui qui croyait au Ciel et celui qui palpait de la Sacem, dans les rangs de laquelle beaucoup de punaises de bénitier prétendant bosser en sous-main pour le ministère du Blasphème et du Download à la mise en oeuvre de la loi Hadopi réputée inapplicable en l'état, passent le plus clair de leur temps au bureau à surfer sur des sites de fake news  farcies d'hypothèses grotesques taillées sur mesure pour appâter le chaland conspirationniste pour meubler le vide de leurs existences tragiques.

Dans son élégie funèbre à Johnny, Gérard Manchié ne mâche pas ses mots :
"Que reste ici de mon passé
Dans ce caveau frais repassé
L'habit de noce et le carton
De ma langue et de mon menton
L'os.
(...)
Prenez soin de moi si pouvez,
Faites de vos bouches un Avé,
Que Dieu le dépose ou l'apporte
S'il fut seul au pied de ma porte
Close. "

Et Ramon Pipin, leader charismatique injustement oublié d'un groupe phare du rock parodique qui doute lui aussi beaucoup de son existence ces temps-ci, à tel point qu'il croit s'appeler Ramène Dupain, en un terrible trouble identitaire dû à une existence entièrement dédiée au stade spéculaire du miroir médiatique qui déforme tout ce qu'il touche sans même le réfléchir avant de parler, a pressenti en un prodigieux insight dû à ses capacités de channeling hors gabarit, qui feraient passer les mutants du professeur Xavier pour de besogneux hébéphrènes enfilant des perles de Noël dans un ESAT, le devenir de Johnny dans les bardos qui s'étendent au-delà de sa brève incarnation :
"Un beau soir un éclair égaré par l'orage
Frappa de plein fouet son vélo sauvage
il était dans le désert depuis trop longtemps
mais pour Johnny, l'enfer ce n'est qu'un feu de camp."
La rédaction de France Dimanche, qui l'avait enterré un peu prestement la semaine dernière, mais c'était quand même assez bien vu par rapport à leur ligne éditoriale habituelle, peut faire profil bas. L'autopsie simultanée de nos deux monuments (qui sera retransmise en direct sur France 3 jours après) permettra sans doute de révéler pourquoi les jeunes (comme Johnny avait su le rester à grandes lampées d'infusion de placenta de bébés morts transfusés en Suisse) meurent plus jeunes que les vieux (comme Jean, dont il n'est nul besoin que j'exXXXplicite ici les secrets de sa longévité).

Post Mortem Scriptum : 
Hier matin sur France Inter, Nicolas Demeuré célébrait le chanteur mort le moins connu des programmateurs de la station. Il a passé le fameux "poème sur la 7eme rue", qui date de 1970 et qui sera ensuite exhibé en boucle toute la journée à donf jusqu'à c'que la nausée abonde,  comme preuve irréfutable qu’il y avait des traces de vie intérieure dans Johnny. 
Je ne connaissais pas cette chanson, on l'aura compris je ne suis familier ni du bonhomme ni de l'oeuvre, et ne tiens pas à rejoindre la horde des thuriféraires larmoyants, j'ai d'autres chattes à fouetter et une pile de dossiers en retard qui s'accumulent sur mon bureau Empire, s'agirait pas de se laisser envoûter par les sirènes de la connerie cybernétique, qui ont du poil aux pattes sous leurs bas résille, mais en entendant pour la première fois ce fameux "poème sur la 7eme", je me dis "Wow, il emprunte la musique de Zardoz et rappe sur la thématique de Soleil Vert, ah que trop fort le monsieur", mais une fois dessaoulé, je m'aperçois que ces deux films de SF datent de 1974. 
Il y aurait matière à un autre article sur les facultés visionnaires de ces artistes écorchés vifs qui pressentent les tourments d'une époque à venir grâce à leur sensibilité d'éponge imbibée, bla bla bla, mais je n'ai plus le temps.
(l'autre bonne réponse était Johnny Hallyday - Jésus Christ (1970)mais c'est pas grave, vous repartez avec les fiches de monsieur cinéma, et le bêtisier des blagues de Johnny)

Post Mortem Scriptum 2 :
Il y aurait eu un article moins décalé à écrire sur les poncifs journalistiques du "combat" livré par Johnny contre le cancer du poumon. Le cancer du poumon, dû à un abus de cigarettes plus ou moins bien roulées sur une longue période de temps, ne se "combat" pas une fois qu'il est déclaré, mais en amont, dans la reconnaissance du fait que si la dépendance consiste à effacer la douleur par ce qui la provoque, il faut savoir s'incliner pour vaincre, comme le disait le Grand Schtroumpf.
Mais j'étais mal placé pour en parler.
C'eut été la clinique psychiatrique qui se fout de l'Institut Médico-Légal, si tu vois c'que j'oeuf dur.
D'autres reprendront peut-être ce flambeau.
Je l'ai pas déballé, il est flambant neuf.
Le papier kraft commence à noircir.
Faire offre au journal, qui transmettra.
Evidemment, la vrai actu du jour c'est Trump qui reconnait le "Jerusalem" d'Alan Moore comme nouvelle capitale de la littérature mondiale, au mépris du droit international et de Philippe Manoeuvre qui n'a pas fini de le lire, si tant est qu'il l'ait commencé, mais que voulez-vous, l'actualité nécrologique dicte sa loi d'airain, je ne fais pas ce que je veux à la rédaction, encore heureux qu'on ne m'impose pas un symposium sur le statu-quo sur l'aéroport de Notre-Dame des Glandes, toujours en stand-by.



samedi 2 décembre 2017

La dérisoire effervescence des missiles balistiques

Cloudy with a risk of meatballs :
figure 1

L'heure est grave.
Non seulement Trump et Kim Jong-truc s'invectivent comme deux roquets atteints de la rage, et semblent lancés dans un pissing-contest dont l'issue pourrait  sonner le glas de l'humanité toute entière, faisant de nous les otages impuissants mais les téléspectateurs lucides d'une crise de démence comme on en voit dans certains couples pathologiques, dont on ne voit pas bien comment on pourrait envisager la désescalade,  même en fredonnant "les joyeux bouchers" de Boris Vian pour se donner du coeur à l'ouvrage, mais de plus, la concentration en particules plus ou moins fines de cyber-conneries sur ma tombe atteint un seuil alarmant, au-delà duquel on flirte avec la dose létale, pour les lecteurs comme pour le rédacteur, qui il est vrai sont souvent confondus, mais n'empêche.

figure 2

La civilisation étant menacée, j'ai voulu revenir à ses sources, bien comprendre ce qui est en jeu et que nous risquons de perdre en cas de conflagration nucléaire, et, plus fâcheux, si internet tombait en panne.
Je me suis replongé dans l'oeuvre d'un chanteur qui a bercé mon enfance, irrigué mon âme  à tous les âges de ma vie, bref quelqu'un qui, parce qu'il était lui, fait que je suis moi aujourd’hui. 


Je veux bien sûr parler de Serge Prisset, affreusement oublié, honteuse amnésie dont nous partageons tous une part honteuse de responsabilité honteuse et d'amnésie honteuse mais aussi oublieuse, et qui fut lâchement abandonné par ses fans sur une aire de repos des autoroutes de l'information au mitan des années 70, alors qu'il aurait sans doute pu rebondir comme l'a fait Cabrel dans les années 80 en troquant cardigan et fromage de chêvre contre une putain de gratte électrique et nous revenir sous les traits d'un fringant moustachu, nous prophétiser que ça continuait encore et encore, alors qu'il venait de ramer quelques années à bord de sa panoplie de baba du sud ouest.
Serge, permets-moi de t'appeler Sergio, mon ami, parce que j'ai passé trop de temps en ta compagnie, sans jamais te rencontrer IRL, pour ne pas éprouver une chaleureuse et désarmante familiarité avec toi, que je ne demande qu'à partager avec les inconnus qui me liront et je l'espère seront emballés comme je le fus, alors si un jour tu lis ces lignes, je t'en conjure, tu me fais un mail, un comm', un smiley, et même s'il est rédigé comme un spam, je comprendrai, je saurai que c'est toi, et mon coeur sera content.


"Kao Kao", c'est le premier titre que j'ai entendu de toi, et j'en ai été KO tout de suite. Mais c'est surtout la B-side, "Tes lèvres ont le gout du beaujolais nouveau", fredonnée un soir d'ivresse rituelle un troisième jeudi de novembre à la face B de celle qui allait devenir ma femme, face B d'un noir d'ébène de vinyle de 45 tours, qui m'a assuré le succès de ma conquête, et ce n'est que le lendemain au réveil que je m'aperçus qu'elle était blanche et qu'après être arrivé, le beaujolais nouveau est reparti, mais bon, ça peut arriver à tout le monde, je ne t'en veux pas, sans rancune, Sergio, elle m'a fait de beaux enfants, qu'importe leur couleur. 






Le deuxième coup au plexus solaire de mon coeur, tu me l'as asséné avec la face B, décidément ça devient une manie de dissimuler ton génie sur la face cachée des 45 tours, un reste d'humilité maladive héritée des cathos, de "mais si mais si" (si je me rappelle bien, au refrain les chœurs entonnaient "mais non mais non", mais à l'époque tu n'as pu être inculpé, tu avais les flics et les procs dans ta poche) "Ne mets plus d'eau dans ton vin", auprès duquel les brûlots métaphysiques de Gérard Manchié m'ont soudain paru bien fades et insipides.










Vient encore un coup de maitre, "Debout les hommes, au lit les femmes" : tu as décidé d'assumer pleinement et en face A ta filiation avec Sardou, c'est courageux à l'époque où s'épanouissent sous les projecteurs de libidineux gauchistes rive gauche (Le Forestier, Maurice Bénin, Font et Val, le pédophile et le moraliste)










Mais la position que tu occupes alors au hit-parade ne peut être tenue ad vitam aeternam, car quand on est au top, on ne peut que descendre, et tu as fait des jaloux. "L'amour c'est fatiguant" marque le début des désillusions, les difficultés d'érection au réveil se font gênantes, l'élocution est pâteuse, on sent que quelque chose s'est cassé, trop de bon vin et de filles insatiables, que veux-tu, nous ne sommes que des humains et pour ma part je n'ai qu'une vieille pétoire à un coup, il faut savoir se retirer avant la dégringolade du grand escalier.



Ton dernier single, "Colombe ivre", ne convainc personne. La fièvre est passée. Peut-être parce que ton interprétation de la chanson avec un pigeon que tu forces en direct à boire un litre de muscadet avec un entonnoir dans le bec sur le plateau de 30 millions d'amis est un dernier pied de nez courageux mais vain aux biens-pensants de la cause animale qui prennent le pouvoir sur les plateaux télé à la fin des années 70. Si tu fais l'unanimité, comme le proclame la jaquette, c'est contre toi, mais c'est imprimé en tout petit, on peut pas bien lire.



On a de la peine à te reconnaitre, après quelques années d'errance, amaigri par les privations tel un Vernon Subutex avant l'heure c'est pas l'heure, cachetonnant dans "La Nativité", reconstitution sujette à controverse de la crèche du petit Jésus, à tel point que les services sanitaires de la Préfecture feront interdire le spectacle, pourtant haut en couleurs, après seulement deux représentations (le manche à balai n'a pu être inculpé car il était majeur et consentant)
C'est l'époque où je me décide à pousser la porte des Alcooliques Anonymes et faire mes premiers pas dans la spiritualité vivante, la fête est finie, comme le chante Orelsan.


On me dit que de ton côté, tu trouves tardivement la voie de la rédemption chez les Témoins de Gévéor, mais mes nouvelles sont comme moi, elles ne sont pas très fraiches. Il est vrai que si on sait quand on entre chez les Témoins, on ignore quand on en sort, c'est ce sur quoi Coluche voulait alerter l'opinion en s'exclamant de façon imagée comme à son habitude dans sa parabole restée célèbre après son départ trop rapide : "Avec Nicolas, vous y seriez déjà, avec Gévéor vous y seriez encore", juste avant d'être ratatiné par un camion bourré de conspirationnistes en service commandé par les Illuminatis, désireux d'étendre l'empire du compteur Linky sur Terre, car il avait franchi la ligne rouge à moto, qu'il avait pris pour une ligne blanche car il ne sniffait pas que de la coke.


Puisque ta place est restée vacante, Michel Leeb tente alors de capitaliser grossièrement sur ton succès en sortant "Les huîtres c’est comme les filles", préfigurant le rap moderne : sur un tapis de boites à rythmes syncopées et de samples de morues dessalées travaillées au marteau piqueur, il débite son boniment à vitesse grand V : " Les huîtres c’est comme les filles, et c’est les mecs qui doivent les ouvrir / dès ce moment, le mec est considéré comme un moyen (le couteau qui va ouvrir l’huître) / donc ça ne risque pas de marcher. / d’où la frustration / on a juste pété le bord de la coquille, mais l’huître est toujours fermée / si l’huître pouvait voir qu’elle a en face d’elle un individu, un vrai, ça irait beaucoup mieux. / et vice-versa / si les mecs arrêtaient de voir les nanas comme des poubelles où déverser leur frustration / ça irait mieux aussi, Yo ! "
Mais le public ne suit pas, et c'est l'échec.
Néanmoins, les années passent, et ton souvenir demeure.
Quand j'entends ton "goéland" massacré par les ex-gauchistes de Canal + à 24'30'' de ce pot pourri des riches heures de la variété française, j'enrage.
Et le binoclard à 11'17'' est énorme.
Surtout quand il revient à 12'39''.


L'OEIL DU CYCLONE - 105 > POT-POURRI from alain burosse on Vimeo.


C'est pourquoi je tenais à rétablir la vérité ce soir.
Enfin, au départ je voulais juste faire une blague méchante sur un mec qui porte ton patronyme et qui travaille dans une station de télévision régionale, qui s'est mis lui-même
Il jouit d'une dispense papale depuis 137 ans,
et pourtant ils schlingue le Scout mort
dans tout le Super U.
au ban de la société qui l'emploie et de ses collègues de bureau, tel un curé nantais qui arpenterait les couloirs de la station de télévision régionale avec une démarche étrangement chaloupée avec les mains croisées sur son giron en arborant l'énigmatique sourire de l'autosatisfait alors qu'il n'est même pas fichu d'envoyer les images de sa caméra en 4G quand il est au fin fond de la Loire Atlantique et qu'on est à la bourre pour l'édition du soir, un curé nantais dont il ne faudrait pas faire un fromage malgré sa chevelure à la Châteaubriand et son air pénétré de relents de laïcité lubrique et revancharde sur le clergé breton, un curé nantais dont les Vatican Leaks révélées par 60 millions de cochonsmateurs ont pu nous informer au péril de la vie de leurs sources que s'il avait un goût de scout, c'était du fait de son penchant avéré pour les gastronomes en culottes courtes, mais j'ai été un peu dépassé par mon élan, tout en sublimant mon agressivité,  et puis qui serais-je pour le juger, désolé, mais ça fait du bien par où ça passe.


Remerciements crédits images :
http://www.encyclopedisque.fr/artiste/3811.html
j'ai même pas la force de l'écouter je vais au lit.



mercredi 29 novembre 2017

XTC – Black Sea (1980) [Steven Wilson Mix] (2017)


Black Sea (en tout petit)



Où en étions-Nous avec XTC ?

Rappelez-vous que Nous en avions jusqu'alors une connaissance extrêmement fragmentaire et subjective, de la même façon que le cucugnanais de Francis Masse ne concevait les Parisiens que de façon très floue.

Souvenez-vous : en 1984, lorsque nous découvrons l'album, nous sommes Parisien. 
Du 13ème, en plus. C'est pas banal. Notre représentation du monde est tout aussi anamophique, et vue du navire des pirates de Masse, l'Angleterre d' XTC est plein de Suédoises, mais elles restent inaccessibles. Nous franchirons pourtant le Channel, mais de Suédoises, bernique.


Nous flashons à mort sur Complicated Game, le dernier titre du premier album d' XTC, une sombre histoire de raie au milieu pleine d'un humour absurde et désespéré comme seuls les Anglais savent en écrire, sauf Rick et Morty.
(A little girl asked me should she part her hair upon the left, no
A little girl asked me should she part her hair upon the right, no
I said it doesn't really matter where you part your hair
Someone else will come along and move it and it's
Always been the same
It's just a complicated game)
Nous en tirons une inépuisable mine de selfies antidatés à base de prises de vues narcisso-yepes de notre liaison dangereuse avec une cousine anorexique, dont nous nous demandons parfois si nous avons fini par nous en remettre; car comme le dit Eva Bester sur France Inter, la Madone du Spleen qui n'a pas une tête à faire de la radio, « le chagrin amoureux est le pire de tous les deuils, car la personne concernée est encore en vie ».
Ca serait pas très futé de prendre cette remarque (au demeurant frappée au coin du bon sens) au pied de la lettre, et d'aller finir ma cousine à la hache maintenant, trente ans après.
Elle a refait sa vie, et s'occupe très bien de ses non-enfants.
A écouter la mutine Eva, la rédemption [des affres de la mélancolie, cet état d’âme « assimilé au génie pendant l’Antiquité, ensuite à la folie, aujourd’hui à la maladie maniaco-dépressive »] serait dans l’action ou l’absurde. 
Au point de s’être fixé elle-même une règle : inventer systématiquement une phrase insensée pour clore l’émission.
D'accord, alors, on va plutôt faire ça.
Devis gratuit, travail soigné.
Histoire de pas finir dans le journal.


Non, pas celui-là.
L'autre.


Voilà. 
C'est mieux.


En ce qui concerne XTC, suite à cette rupture amoureuse, alors que la Madone du Spleen n'est encore qu'une vague lueur dans l'oeil de son père quand il regarde sa mère, Nous perdons ensuite connaissance ainsi que tout intérêt pour la musique enregistrée, jusqu'en 1989 et la sortie de leur album Oranges & Lemons alors encensé par Philip "Tactical" Manoeuvre, le Grant Morrison de la rock critique. 
1992 perce sous 1989, et c'est déjà leur avant-dernier chant du cygne : l'extraordinaire "Nonsuch".
25 ans s'écoulent comme qui rigole.
2017 : Steven Wilson, qui a tellement remixé King Crimson qu'il croit désormais s'appeler Steving Crimson, ne sait plus à quel Saint se vouer pour relancer sa carrière d'animateur de MJC de vieux dans les résidences médicalisées pour seniors cyberdépendants qu'il écume de l'Ecosse au Japon, tant que la situation en Corée n'est pas stabilisée.
Coup de génie ou suggestion discrète d'un producteur lui aussi aux abois depuis l'affaire Weinstein, Stevie décide alors de remixer tout XTC.
Et c'est comme ça que je découvre Black Sea, album pop acidulé aux riches textures sur lesquelles je vais pas épiloguer vu comment je viens de me retourner un ongle, dont les différences avec le mix original ne peuvent me sauter à l'oreille vu que je l'ai pas tellement écouté à l'époque, que le mp3 c'est de la merde et que je suis bourré d'acouphènes. 
Mais qu'importe le flacon.


Si vous voulez entendre sa conclusion ébouriffante de conclusion concision, c'est là :



samedi 25 novembre 2017

Steve Roach - Darkest Before Dawn (2002)

Tout comme votre humble serviteur, Steve Roach a beaucoup produit sans être toujours entendu par les pouvoirs en place.
Je pense à des opus comme "A Deeper Silence", resté scandaleusement confidentiel et relativement inaudible, ou encore "Structures From Silence", le triple album maudit par ma femme et par les marchands de sommeil qui jusqu'ici écoulaient leur came comme qui des p'tits pains dans les angles tranchants des cités exilées au large du business.
"Darkest Before Dawn" risque une fois de plus de faire grand bruit chez les sourds pas mal d'ombre aux lobbys pharmaceutiques et autres dealers de black-out.

Véritable pavé en mousse ricochant muettement sur la mare gelée de l'insomnie, "Il fait toujours plus sombre juste avant l'aube, et en plus on n'y voit que dalle" se distingue par sa sobriété instrumentale et ses vertus curatives sur le manque de sommeil.
Steve est parti du sample d'une chaudière à l'arrêt grossi 20 000 fois à l'aide du microscope électronique offert par ses parents pour son 8ème anniversaire afin de lui permettre de réaliser son rêve secret (délivré par un garagiste-chaman de Tucson au cours d'une transe rituelle d'exorcisme de boite de vitesse) : observer la vie intérieure des cailloux de l'Arizona, et nous entraine dans une sarabande sonique à couper le souffle puisqu'il fait du surplace pendant tout le disque.

Si vous trouvez ça pénible et/ou besogneux, vous pouvez toujours écouter le dernier Manna, sorti en 1998, (on attend le prochain pour 2076) fulgurant brûlot de trip hop ambient électro-dub produit par deux inconnus qui le sont restés à l'heure où nous mettons sous presse.

mercredi 22 novembre 2017

Manna - 5:1 (1998)


"Mr. Echo, go to hell.
This is Manna from heaven."

(in ze wonderfoul mouvie Robinson Crusoe On Mars, que je vous recommande)
Manna
Sérieux ?
comme la Manne Céleste ?
Celle Qui Tombe Quand On Ne l’Attend Plus ?
Sérieux ?
Pas comme dans "Je ne m'attendais à rien et je suis quand même déçu" ?
Sérieux ?

Enfourchons donc notre mobylette quantique pour aller y voir de plus près.

« The Sheffield-based duo Manna consists of Jonathan Quarmby and Kevin Bacon. »


Kevin Bacon ?
LE Kevin Bacon ? 
Sérieux ? 

En tout cas, on trouve très peu de traces d'eux sur Internet.
Et plutôt anciennes. Quasiment fossiles.
" Coming from diverse musical backgrounds, Jonathan and Kevin have credits as producers, writers and musicians on records released on Elektra, Polydor, Wau! Mr. Modo, BMG and Island, (...) It is when working together on their own music however, that they can indulge their personal idiosyncratic tastes (...) Strange combinations of samples and Oberheim and Prophet 5 sounds are mixed with old noisy boxes such as the Synthi HiFli, routed through forgotten hi-fi processors of the seventies. Recorded totally without multitrack tape, the tracks were mixed as they were being written — no going back.
For live performances Manna are helped out with the addition of E-bow guitar player Clive Dutch, the Synthi HiFli used to the full and a range computer and video graphics. Visitors of the Ambient Weekend in 1995 at De Melkweg in Amsterdam who saw the band's debut live performance, will vouch for their amazing potential." 


Crottalors. 
Ma mobylette quantique n'a pas assez d'essence pour atteindre 1995 et aller voutcher à Amsterdam, mais c'est pas faute d'essayer.

Si je fais traduire le paragraphe par les petits pakistanais sous-nutris que Google a dissimulés dans mon ordi, ça donne à peu près ça :
Frais émoulus de l'école de Leftfield, avec encore leurs petits cartables sur le dos, bourrés à rats morts de breakbits et d’oranges à mère, les jeunes surdoués se lancent dans un downtempo bipolaire, alternant les trucs assez énervés avec les morceaux plus contemplatifs, à base de beurre au sel doux.
Malheureusement, tout le monde ne peut connaitre le succès de Massive Attack, il faut qu'il y ait des vainqueurs et des vaincus, l'Histoire ne repasse pas les plats et la place est déjà prise, laissez un CV, on vous maigrira, je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin.

Manna a sorti un album très confidentiel en 1995, trois exemplaires vendus dont un à la mère du batteur, puis celui que vous tenez entre les yeux en ce moment en 1998, et puis bonsoir Clara.
Ils se terrent depuis dans le Réel, sous les pseudonymes soigneusement floutés de Kevin Bacon et Jonathan Quarmby (ils ont échangé leurs identités, même si leurs gonzesses ont un peu râlé au début, au bout de 19 ans ça se passe mieux, on apprend à mieux se connaitre et on fait des compromis pour sauver le couple et ne pas se retrouver dans la galère de la garde alternée et des factures impayées)



La seule photo d'eux que j'ai trouvée sur le Net.
Le mec chauve du milieu semble implorer, tourné vers le Ciel :
"Maman, tu veux pas m'en acheter un autre ?" 



Et pourquoi ça n'a pas marché pour Manna ?
Ils avaient tout pour plaire : la puissance de feu, la profondeur du son, une certaine suavité, 960 MB de samples implacables déclenchables à distance d'un simple clic par le biais de la TR-77, et une chronique dans les Inrocks qui n'était pas signée Phil Manoeuvre, et qui m'a contraint à me précipiter chez le bougnat du coin pour acquérir la précieuse galette.
Pour éclaircir le mystère, nous nous sommes rendus sur Amazon en caméra cachée, où nous avons recueilli ce commentaire lamentable d'un internaute éclairé, mais pas au point de savoir que ça filmait :
"This album surprised me. It's an eclectic mix of Lounge, Rock, and new age."
Un autre nous a déclaré tout aussi benoitement :
« It reminds me of Massive Attack's Protection in some ways, with some Vangelis thrown in here and there ».
et un petit dernier, pour la route : 
"If you're in a mellow mood, I highly recommend this album. Get a glass of wine (or whisky on the rocks) in a darkened room, relax, and enjoy the mix."
Et voilà pourquoi autant d'audiophiles pourtant chevronnés se retrouvent 20 ans plus tard à faire la queue aux Alcooliques Anonymes.
Le pauvre garçon ne fait même pas mention d’un climat changeant tout au long de l'album, tantôt emprunté à Twin Peaks, tantôt à la voisine d'en face, parce qu'elle nous avait emprunté le beurre au sel doux(1) la semaine dernière, on se rend des petits services, on essaye de maintenir un semblant de vie sociale quand le quotidien se lézarde.
(1)vérifiez que l'étiquette comporte bien la mention "à base de sel doux issu des marais de Guérande et ramassé à la main et à la sortie de l'école par des paludiers selon une méthode artisanale millénaire mais on vous dira pas comment on fait sinon vous allez délocaliser l'usine en Pologne"
Tout cela m'évoque cet ethnomusicologue parti dans des contrées lointaines accomplir une quête mystérieuse de chercheur financée en sous-main par le CNRS sur des comptes rémunérés à 230 % aux Iles Crocodiles, qui avait fait écouter la cinquième de Beethoven à des Papous qui n'avaient jamais vu un magnétophone de leur vie, et qui lui avaient dit après écoute "ben on n'entend que le tambour, et en plus le gars ne joue pas terrible". 
Ce qui prouve combien notre perception est conditionnée par notre culture.



Poursuivons notre exploration des insondables trous noirs du marché du disque, dont certains sont imberbes et pour tout dire flirtent dangereusement avec l'âge légal du harcèlement.
L'insuccès de Manna est très bien disséqué par Dan Merkur (un des 99 noms d'emprunt de Phil Manoeuvre) dans "The Mystery of Manna : The Psychedelic Sacrament of the Bible" :
Pour réussir dans ce métier, il faut coucher. 
Avec Dieu si possible, et sans tripoter ses Saints, ils prennent 10 % de commission, partent en s'essuyant dans les rideaux, et ne font pas du tout avancer votre dossier. 
Mais si la Rencontre a lieu, au-delà de la barrière de l'égo, au-delà de la réification du Tout Autre et en accomplissant sa réintégration intime en tant que Sujet Désirant, on peut décrocher le super-bingo au Top 50.
Je demande à voir, car tant d'hypothèses hasardeuses ont fleuri dans des ouvrages pourtant rédigés par de fins lettrés, qui furent balayés comme foetus de papaye par l'avènement  de Dan Simmons Brown et d'Internet, que je demande à voir.






A moins que nos deux comparses, après avoir légèrement abusé de la Manne Céleste, dont les vertus psychotropes ne sont plus à démontrer, se soient perdus dans le Triangle Des Bermudas chanté par Jules Etienne, dans lequel il ne fait pas bon se promener sans un short de rechange.

« Il vaut mieux que ça sorte par le chakra du haut que par celui du bas, croyez-en ma vieille expérience »
(Kevin Spicy dans une saison non diffusable de House of Crades.)



Quand à moi, j'ai beau réécouter le 5:1 de Manna, que j'alterne avec le Triangle Des Bermudas à donf' en passant l'aspiro à trois heures du matin, en espérant un signe autre que ce mot d'adieu rageusement griffonné à la bombe fluo sur la commode du salon, rien. 
La Nuit Obscure de Saint-Jean de la Croix et la Bannière web, dans le désert, depuis trop longtemps.
Aucune révélation sur Manna.
J'ai plus qu'à attendre la nuit à l'ombre de l'usine, 
en feuilletant ma vie comme un vieux Magazine
comme disait Jean-Patrick.
Néanmoins, soyons beau joueur, il me reste le disque pour pleurer.



la pochette du disque

















le disque


https://www.mediafire.com/file/octbidgopbnwhg7/5_1.zip



l'affiche de Robinson Crusoe On Mars, en mieux.


P.S : un plaisantin a cru bon de mettre en ligne sur Youtube un titre de l'album en y incluant des images de son cru. 
J'espère qu'il aura le bon goût d'aller de lui-même se dénoncer à la Kommandantur sans espérer que je fasse le sale boulot à sa place.

mardi 21 novembre 2017

Magazine - Real Life (1978)

Quand le premier punk s'exclama "No Future", il s'aperçut au bout d'un quart d'heure qu'il venait de se parjurer, parce qu'il avait dit ça il y a un bon quart d'heure sans être instantanément foudroyé par la miséricorde divine, comme si le Verbe n'était pas un Acte, et qu'il avait donc pénétré à l'insu de son plein gré dans son propre avenir depuis 15 minutes alors qu'il avait sentencieusement proféré qu'il n'en avait pas, et il ne put donc pas ne pas s'apercevoir non plus, et il s'aperçut donc pas plus tard que tout de suite maintenant du jour d'aujourd'hui de l'époque, qu'aujourd'hui étant le hier de demain, la date de péremption de son slogan était d'ores et déjà dépassée, et ça n'allait pas aller en s'arrangeant dans les Siècles des Siècles, ce qui ne fit qu'augmenter son désarroi cérébro-Spinal Tap et sa crainte devant des lendemains qui chantent "no future", pour toujours et à jamais, dans une épouvantable spirale de causes et d'effets auto-contradictoires dignes d'une très mauvaise Blague Cosmique.

Il se bourra donc copieusement la gueule à la Valstar, la bière des stars, et résolut de passer à autre chose, pour ne pas vivre dans une absurdité dont il serait l'auteur.
Y'en avait, là-dedans.
Et il s'en alla acheter le premier album de Magazine, d'anciens punks qui eux aussi étaient montés dans le train du changement, tu sais, celui qui passe devant chez toi tous les matins mais qui ne te transporte que si tu montes dedans.




"The music was propulsive and grand, abrasive yet polished, Devoto's lyrics were macabre and preoccupied with death, madness, paranoia and altered states of unease.
(...) The synthesizers and guitars interlock and overlap: Shot By Both Sides was re-recorded and has a more immediate and apocalyptic impact with Devoto sounding aggressive and subversive; Motorcade alludes perhaps to the Kennedy assassination (can anyone hear that word without thinking of it?); The Great Beautician in the Sky opens with a demented fairground sound; and McGeogh's saxophone squirts and irritates in the manner of Andy MacKay in Roxy Music.
In fact Real Life is closer to Roxy Music's early albums than much else in punk and post-punk at the time. But a Roxy Music pumped up on punk energy and fronted by a misanthrope."


Bon, d'accord, mais, heu, et alors ?
Que sont-ils devenus ?

- Après une carrière fulgurante de confidentialité, McGeogh s'en fut rejoindre Siouxsie et les Tampixes.

- Barry Adamson rompit son fémur dans l'escalier de la Cave qui menait chez Nick, que celui-ci avait copieusement enduit de cire dépilatoire, parce que c'était punk. Et puis Barry l'avait pris comme un escalier pour descendre, alors que c'était un escalier pour monter.
Quand même, t'es salaud, Nick.

- Dave Formula loua ses services à un laboratoire cosmétique pour mettre au point de nouvelles lotions anti-acné sans huile de palme et enrichies en Oméga-3. 
Il y végète toujours, il n'a pas sorti une nouvelle molécule depuis trente-cinq ans, mais le week-end, dans son garage, il tente de mettre au point une machine à démonter le temps, afin de rejoindre Robert Fripp en 1973, qui semble y avoir établi un campement désormais stabilisé, malgré les rigueurs du climat et les moeurs controversées des autochtones. 
Dave risque néanmoins de déchanter quand il aura vu la saison 3 de Rick & Morty.

- ExVoto, la groupie du pianiste et demi-soeur d'Howard Devoto, fut inculpée d'outrage aux bonnes moeurs après une interprétation un peu olé-ollé de "Permafrost" sans chemise, sans pantalon, sur le réseau de Ted Turner, et passa 15 ans au pénitencier de Sing Song dans l’Harryzona. Elle se racheta une conduite intérieure noire avec moumoute sur le volant, mais son heure était passée et la messe était dite.

- Trente ans plus tard, Devoto a reformé son groupe, mais Howard ressemble maintenant à Charlélie Couture, pour qui ça le fait très moyen ces temps-ci.
D'ailleurs, on ne les voit plus beaucoup à la radio, et y'en a pas un pour racheter l'autre.
Mais au fond, qu'importe, puisqu'en France tout finit toujours par des chansons, et  qu'ils nous ont laissé "Real Life" et ses mélopées lancinantes en héritage.

Puissions-Nous en être Dignes.


Pour une chronique de l'album un peu moins "Georges et Louis racontent",
voyez avec mes collègues :




En super-bonus, j'ai rippé au péril de mon temps de travail repos une émission de Chorus spécial Rock Anglais, du regretté Antoine de Caunes, dont les droits sont détenus par l'Ina, que j'encule humblement à cette occasion tant qu'ils n'alertent pas le Ministère  du Blasphème et du Download pour faire  retirer la vidéo de mon compte Vimeo, pour  ajouter mon petit gravillon sur le tumulus morbihannais qui abrite désormais, pour toujours et à jamais, les très saintes reliques du punk et de la new wave réunies.

J'ai fait ça avec mon superbe AV-3670CE flambant neuf, commandé il y a 45 ans et reçu ce matin par La Redoute.








lundi 20 novembre 2017

Magazine - Secondhand Daylight (1979)






Quand j’étais petit, Howard Devoto chantait dans un groupe nommé les Couilles Vrombissantes (Buzzcocks). 
Ca me faisait sourire, mais en même temps je voyais très bien ce qu’il voulait dire, à l’âge où les filles sont si belles qu’elles affolent quiconque est doté d’un système nerveux, comme la miséricordieusement voilée Joelle van Dyne dans l’Infinie comédie de David Foster Wallace :


« ceux qui m’ont vue une fois ne peuvent plus penser à autre chose, ne veulent plus regarder autre chose, oublient leurs responsabilités quotidiennes et s’imaginent que, s’ils peuvent m’avoir à leurs côtés éternellement, tout ira bien. Tout. Comme si j’étais la solution à leur profond désir aliénant d’être joue contre joue avec la perfection. »

La méditation attentive et sincère de ce paragraphe aux implications nettement dévrombissantes m'aurait peut-être évité bien des tourments futurs, mais nous sommes alors en 1976, et Wallace étant né la même année que moi, il n'est guère en état de la rédiger, peut-être occupé à la vivre d'une façon moins misérable que la mienne.

Il était malaisé pour moi d’écouter la musique des Couilles Vrombissantes, qui ne passaient pas à la télé, ni à la radio, et encore moins chez le disquaire de Lannion. Avec un nom pareil, ça devait être assez hargneux, mais à l'époque la hargne était la figure obligée du punk dans la catégorie politesse du désespoir.

Plus tard, dès que le punk a été « post », Howard Devoto a fondé Magazine*. Rock & Folk disait grand bien de leur premier album, et à l'époque Rock & Folk c'était parole d'évangile, comme Télérama maintenant, sauf quand Philippe Manoeuvre y disait du mal de King Crimson.(plus tard, Philou se couvrira de ridicule en passant à la télé en présentant les Enfants du Rock, avant de devenir scénariste de bandes dessinées aussi outrancières que ses chroniques rock de jadis sous le malicieux pseudonyme de Warren Ellis)

Et donc, Devoto, avec son nom de manga japonais à deux balles, Devoto avec sa tête de veau mi-Brian Eno de dos par temps de brouillard, mi-Adrian Belew qui aurait pris feu quand il était petit et qu'on aurait sans précautions éteint à coups de pelle, Devoto et sa voix de Johnny Rotten scorbuté. 
Devoto et son étrange orchestre à la Bertold Brecht, qui annonce sans le savoir les juifs ashkénazes de Minimal Compact et leur cold wave existentialiste, Devoto comme un étrange écho perçu avant le son d'origine de Tuxedomoon, autres grands expérimentateurs San Franciscains, Devoto dont le premier album "Real Life" me transporte alors dans un au-delà chatoyant, lyrique et acidulé par rapport à toutes les merdes hargneuses des sous-doués du punk que je me tapais surtout pour faire chier mes parents, dans la nuit j'écris ton nom Devoto.

En 1979, comme Rock & Folk massacre le deuxième album de Magazine en disant que c'est une resucée du premier en moins bien, je passe mon chemin, mon pouvoir d'achat est moins grand que ma curiosité mais mon désir de consommer et d'investir sur des valeurs sûres se recentre sur d'autres galettes, à l'époque c'est pas les nouvelles vagues musicales qui manquent, c'est marée haute tous les jours dans la baie de Perros-Guirec. 
Et j'attends une bonne trentaine d'années pour braver l'anathème jeté sur Devoto et les siens. Quel dommage : sans atteindre les cimes du premier ralboum, elle est très audible, cette "Lumière du jour D'occasion". Y'a quelques morceaux vraiment spectaculaires. Les claviers rutilants de Dave Formula, la basse fretless de Barry Adamson et les guitares frippiennes de John McGeoch assurent une belle tenue aux compositions du groupe.
Je ne capte pas tout aux paroles, mais tiens, "Permafrost" par exemple :
"As the day stops dead
At the place where we're lost
I will drug you and fuck you
On the permafrost"
Aujourd'hui on ne pourrait plus écrire de chansons comme ça, la brigade anti-Weinstein nous sauterait dessus comme la vérole sur le bas-clergé breton, et Philippe Sollers aurait beau s'indigner sur France-Inter en bon crypto-gauchiste libidineux, on l'aurait dans le baba pour passer dans la Nouvelle Star, même présentée par Philippe "orchestral" Manœuvre in ze dark.



Hymne hargneux et distordu à la désorientation post-pubertaire et à la violence auto-sacrificielle qui en est l'insatisfaisante issue, Permafrost laisse un goût métallique dans la bouche, et sonne tel le mélodieux glas la fin d'un astre agonisant qui nous éclaire encore faiblement de sa lumière d'occasion pour me rappeler insidieusement que je viens d'oublier que c'était hier l'anniversaire de la mort de ma mère.
Reviens, maman, je ne te violerai pas sous le permafrost, c'était pour rire.

Bon, je voulais parler de mes couilles dans l'article, mais y'a plus la place.
Peut-être plus tard, sur mon blog secret, j'irai voir si elles sont vrombissantes, à moins que ce soit mes acouphènes qui récidivent, mais pas ici, pas à l'heure où les enfants regardent, Dieu me tripote.



"Effectively straddling the line between post-punk and new wave, Secondhand Daylight's synth-saturated, downcast but upbeat sound is, at times, reminiscent of a punk-er take on Low-era Bowie. And that should be all you need to know."

http://opiumhum.blogspot.fr/2014/05/magazine-secondhand-daylight-1979.html

* Devoto quit the Buzzcocks before their Spiral Scratch EP came out but was still writing with Shelley and "managing" the band. The split had been amicable and basically "Howard was at college," Shelley said later, "and he'd been told that if he didn't complete the work he'd be throwing the last three years away".